La criminalité financière, aire de jeux des pilleurs de la planète

La criminalité financière, aire de jeux des pilleurs de la planète

Jusque 281 milliards de dollars : c’est le montant estimé qui est empoché chaque année par les criminels de l’environnement, détruisant dans son sillage de précieuses ressources naturelles. Pour participer à démanteler ces réseaux, le WWF et TRAFFIC, ont lancé il y a un an un vaste projet d’investigation financière en Europe, appelé UNITE*, financé par le fonds pour la sécurité intérieure de l’UE.

Le crime environnemental, qui comprend notamment le trafic d’espèces sauvages, l’exploitation illégale des forêts, la pêche illicite et le trafic de déchets, pèse lourd. Il gagne même le triste record du troisième secteur criminel le plus lucratif au monde, après la drogue et la contrefaçon.

Mais le visage du crime environnemental est moins chevaleresque que l’on pourrait imaginer. Pour démanteler le centre névralgique de ces vastes réseaux criminels qui liquident les ressources naturelles de notre planète sur le marché noir, il faut s’enfoncer dans les tréfonds putrides des opérations financières douteuses. Un défi d’une complexité vertigineuse, que le consortium du projet UNITE prend à bras le corps pour sa mission de deux ans sur le continent européen.

Tour de magie : 281 milliards de dollars envolés et notre nature détruite

Les opérations financières qui permettent à ces réseaux de rester invisibles sont variées : transactions en espèces, blanchiment d’argent basé sur le commerce, corruption des agents publics pour obtenir des permis illégitimes, transferts bancaires internationaux via des entreprises légales…

Le tout, assorti d’un manque d’impunité qui affecte tant les autorités, qui perdent toute trace de ces montants énormes, mais surtout la planète, dont les ressources naturelles sont grignotées à grande échelle.

« Pour le moment, il y a très peu d’enquêtes financières faites en lien avec le crime environnemental. Le phénomène est encore mal connu et trop peu de ressources sont allouées aux autorités pour mener ces enquêtes. Les braconniers pris sur le fait sont arrêtés, mais il y a peu d’investigations qui permettent de remonter les réseaux criminels et d’atteindre les piliers de ces réseaux. Pourtant, si les enquêtes financières étaient faites sérieusement, les charges judiciaires pourraient prendre le blanchiment d’argent en compte et là, les punitions sont très lourdes. En plus, les Etats pourraient récupérer cet argent et ainsi affaiblir ces réseaux criminels », explique Emilie Van der Henst, gestionnaire du projet UNITE pour le WWF-Belgique et TRAFFIC.

Aujourd’hui, seul 1 % des recettes criminelles sont saisies, tous crimes confondus (source : EUROPOL). De ce fait, les criminels s’enrichissent, et réinvestissent une partie de leurs gains dans le trafic.

Avec le projet UNITE, les choses pourraient bien changer. En un an, les partenaires ont par exemple déjà permis de lancer 70 enquêtes de trafic en ligne, au sujet de 366 spécimens d’espèces protégées ou menacées.


En parallèle, le modus operandi des réseaux criminels en Europe continue d’être étudié de près afin de mieux en comprendre les mécanismes. Des connaissances que la police, les procureurs ou encore les banques mettront à profit pour amenuiser le crime environnemental qui coûte si cher à notre planète.

Parallèlement, UNITE étudie de près le modus operandi des réseaux criminels en Europe, car la criminalité environnementale y est très présente. Les pays européens peuvent être la région de départ, la destination ou la région de transit. L'objectif de UNITE consiste donc à mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent le commerce illégal d'animaux et de bois. Ces connaissances peuvent être utilisées par la police, les procureurs et les banques pour mettre fin à la criminalité environnementale qui coûte si cher à notre planète.

Outils de détection et de répression de la criminalité environnementale

Dans l'Union européenne, la criminalité environnementale passe souvent inaperçue. En effet, les montants semblent souvent dérisoires : pour un amphibien, comptez en moyenne 62 euros, pour un reptile, 86 euros. Il est difficile pour les personnes menant les enquêtes de distinguer ces dépenses des achats habituels d'une famille. C'est pourquoi UNITE veut s'assurer que les enquêtes ne se concentrent pas sur les ventes individuelles, mais plutôt sur les vendeurs. Il s'agit avant tout de "suivre l'argent". Les enquêteurs auront ainsi de meilleures chances de détecter la criminalité organisée grave, répétée et transfrontalière.

Pour ce faire, ils ont besoin du soutien des banques et des institutions financières, car la plupart des transactions passent par ces canaux. UNITE veut les aider à détecter les transactions extraordinaires ou suspectes afin que les crimes contre l'environnement soient découverts plus rapidement. Elle a donc préparé un rapport, Wildlife Money Trails, qui contient des outils pour les banques et les institutions financières, mais aussi pour la police, les douanes et la justice. L'objectif : travailler ensemble pour s'assurer que le trafic d'espèces sauvages ne menace pas la conservation.

Personne ne nait braconnier

Des centaines de braconniers sont arrêtés chaque année aux quatre coins du monde. Ils écopent souvent de sentences assez lourdes, qui devraient servir à dissuader la relève. Mais c’est sans compter l’état désespéré dans lequel la plupart de ces personnes se trouvent avant d’accepter ces missions illégales.

À y regarder d’un peu plus près, force est de constater que ces braconniers n’affichent pas les attributs des grands criminels mafieux qu’on s’imagine à première vue. Visité en prison, un jeune condamné africain expliquait : « Je voulais seulement que mon fils puisse aller à l’école. Qu’on lui offre une chance qu’on m’a refusée, quand j’étais petit. Je savais que ce que je faisais était illégal, mais j’ai pris le risque en me disant que la fin pour ma famille justifiait les moyens. »

Sans minimiser l’acte illégal et grave du braconnage, il est important d’apporter de la nuance quant aux intentions criminelles des personnes dans son cas. En effet, 70 % des dizaines de braconniers interrogés depuis la prison dans le cadre d’une étude de l'ONG TRAFFIC relatent la même chose : qu’ils ont agi par manque d’alternatives économiques, afin de subvenir aux besoins de leur famille. Et ces malfaiteurs improvisés ne récoltent souvent qu’une infime partie du fruit de leur méfait.

Pour comprendre le braconnage, il faut regarder au-delà du braconnier

En marge de ces témoignages, le constat est indiscutable : malgré le nombre d’arrestations, le fléau du braconnage ne s’atténue pas au fil du temps. Cette réalité met en lumière que le cœur du problème se situe bien ailleurs, dans des sphères bien plus obscures et difficiles à démanteler. « Les braconniers sont juste de tout petits maillons dans la chaîne. Et s’ils vont en prison, personne ne s’en soucie », soutient Emilie Van der Henst. Enlever les pièges dans la forêt et arrêter les braconniers pris sur le fait est donc nécessaire, mais largement insuffisant pour faire face à l’énormité du crime environnemental.

Car entre ces braconniers de pacotille et l’acheteur du produit illégal (allant de l’ivoire à la viande de brousse, en passant par du bois ou du poisson), la chaîne d’approvisionnement est souvent longue… Et les personnes qui s’enrichissent le plus sont souvent celles qui se salissent le moins les mains. « C’est comme pour un tueur à gage : c’est bien plus facile de retrouver celui qui appuie sur la gâchette que celui qui l’a commandé. C’est beaucoup plus difficile de capturer les gros poissons, parce qu’ils sont cachés derrière diverses opérations financières. »

TRAFFIC of bird

Biodiversité en chute libre

Chaque bilan du Rapport Planète Vivante du WWF, qui tous les deux ans fait état de la biodiversité mondiale, est plus alarmant que le précédent. En 2022, il démontrait un déclin de 69 % des populations de mammifères, d'oiseaux, d'amphibiens, de reptiles et de poissons depuis 1970. La planète se vide petit à petit. Et le trafic en est pour partie responsable : éléphants, tigres, rhinocéros, reptiles, oiseaux exotiques, forêts tropicales, mais aussi espèces endémiques d’Europe, tout y passe.

Aujourd’hui encore, piller la planète est une activité lucrative qui entraine trop peu de risques pour les responsables. Un état de fait auquel UNITE compte bien participer à mettre un terme.

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UNITE est un projet coordonné par la Gendarmerie française, en partenariat avec le WWF, TRAFFIC (soutien technique sans subvention), la Guardia Civile espagnole, les Carabiniers italiens, les polices slovaques et hongroises, et IFAW. Le projet est financé par le fonds pour la sécurité intérieur de l’Union européenne.

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